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 S'il fallait écrire un livre sur Nada

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Nuhada Long John Silver
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MessageSujet: S'il fallait écrire un livre sur Nada   Jeu 24 Mar 2016 - 23:05

La fin d'une légende, le début d'un cauchemars

Préface

Je sais que l'on commence généralement une page avec la date, le lieux et que l'on explique comment se déroule le voyage de son navire. Mais c'est mon premier jour en tant que capitaine. De toute façon, je ne sais pas écrire, c'est Ted qui s'occupe de rédiger ces lignes et je crois bien qu'il n'a pas envie d'écrire tout ce que je dis, mais depuis le temps qu'on se connaît il va faire un effort, pas vrai?
Ceci est mon premier jour, un jour qui marquera les légendes, puisque je pars avec deux bateaux confiés par le Seigneur Damis d'Akeraï, ainsi que le titre de Corsaire. Je dirige actuellement le Typhon, bien qu'il ait un autre capitaine, mais c'est parce que je suis en formation. Faut bien commencer à apprendre.
Je ne sais pas encore où je vais aller, je ne sais pas encore comment on va s'en tirer sur mer. Mais Dargal est avec moi, donc ça va forcément finir en baffes.
Pour fêter mon nouveau titre, on a bu à n'en plus pouvoir et les gars de la bande m'ont offert un oiseau qui parle. Je l'ai nommé Scrate, comme le gars qui raconte des trucs intelligents. Il a déjà appris les mots putain et nouilles. Un jour, il pourra peut-être tenir une conversation, non?
Bon Ted se fatigue, ça ira pour le premier jour. Ah, tant que j'y pense, le nom de ce navire est vraiment nul, quand j'en aurai un pour moi, il s'appellera Dernier Baiser. J'aime bien comme ça sonne, c'est plutôt poétique.


**~~4~~**

Je ne sais pas quel jour nous sommes, je ne suis pas non plus sûre de l'endroit.
Ce livre me semble pleins de colère contre moi, contre toutes ces pages restées blanches malgré le temps. Depuis la mort de Ted, à notre tout premier abordage, je n'ai jamais eu le courage de le rouvrir. Même alors que j'ai pu apprendre à lire depuis.
Il y a beaucoup de choses que je devrais raconter. Mon arrivée chez les pirates, ma montée en renommée, la perte de mes camarades, l’arrivée de tant d'autres, ces personnes qui auront su gagner la confiance d'une indécrottable narcissique et ces personnes que j'ai tué pour diverses raisons, parfois sans aucune je dois l'avouer. J'ai pris beaucoup de décisions, en tant que gamine, en tant que bandit, en tant que chef, en tant que capitaine, en tant que femme, en tant que reine, en tant que bien des choses auxquels je ne puis rattacher de mots.
Toutes ces décisions, qu'elles aient pu m'apporter de la joie ou du plaisir, qu'elles aient aidé à inscrire mon nom dans les légendes ou à me faire vivre si longtemps. Toutes. Je les regrette.
Et pourtant, j'aurais préféré ne jamais vivre que d'en changer une seule.
Ceci est la deuxième et dernière page de ce carnet. Je suis Nuhada Long John Silver, capitaine du Dernier Baiser. Sur ces lettres, je l'accepte enfin, cette mort poétique que je m'étais destinée.
Enfin, Ted pourra admirer mon écriture. Enfin, Dargal, je te retrouverai.
Sur un dernier baiser.

_________________

Sur l'bahut du mort
yop la oh:
 


Dernière édition par Nuhada Long John Silver le Dim 3 Avr 2016 - 22:49, édité 2 fois
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Nuhada Long John Silver
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MessageSujet: Re: S'il fallait écrire un livre sur Nada   Jeu 24 Mar 2016 - 23:06

Chapitre 1
Nethrym

Bon, je sais bien que c'est pas le moral à bord et que je devrais essayer de montrer un sourire à tout le monde. Mais là, quand je me regarde dans le miroir, je ne vois qu'une tronche sérieuse, voir irritée. Autant dire que je ne joue pas mon rôle, non ?
J'ai pas trop l'habitude de suivre les ordres et je dois dire que ça me mine un peu d'en recevoir que je ne peux résolument pas ignorer. Je sais, je sais ce que tu vas me dire : «  Fallait pas jurer allégeance à un roi ». Eh ben si t'as que ça à dire, je te prierais de foutre le camps de ma tête. J'ai pas envie, non plus, qu'on me reproche mes décisions.
Sans l'aide de ce roi, je ne serais jamais devenue pirate, je n'aurais jamais eu de navire et des chevaliers auraient finis par décimer ma pauvre équipe de brigand. Alors qu'avec ma décision, qu'est-ce que j'ai gagné hein ? Mon nom fait trembler les mers et a parcouru les terres, j'ai rencontré des légendes vivantes, j'en ai coulée d'autres, j'en suis peut-être même devenue une ! J'ai amassé des richesses comme jamais j'aurais pu espérer en voir du temps où je vivais à Akeraï. Et qui plus est, je suis en train de faire bâtir une forteresse sur une Archipel qui deviendra mon domaine. Alors, ça te fait la boucler hein ?
Enfin, ça te ferait la boucler si on ne m'avait pas demandé de participer à cette guerre. C'est sûr que tout ce que j'ai fait aura servit à rien si on meurt tous dans cette putain de guerre. Ben oui, voilà ce qu'il attendait moi le ptit gros sur son trône. Il voulait que je devienne puissante pour faire pencher la balance. Je m'en doutais un peu.. mais j'espérais pas que ça vienne si tôt.

Où on en est maintenant ? Franchement, j'ai pas la moindre petite idée des circonstances politiques du continent. Tout ce que j'ai compris c'est : « Akeraï et tout ce qu'elle a ramassé contre Feïral et tout ceux qui voudront bien l'aider ». Ouais c'est maigre. D'habitude j'attaque des navires sur un coup de tête, j'ai pas trop à me poser des questions. J'ai des pirates méchants et cruels, ils ont des marins gentils mais pas de taille, j'ai de la poudre et des boulets, s'ils ont des arcs c'est déjà pas mal de leur côté.
Alors que là.. Je sais pas ce qu'ils ont, mais sûrement plus que moi puisqu'on va devoir mener ce combat sur la terre ferme. Mes pirates ne seront pas en surnombres, ne connaîtront pas le terrain, ne seront pas plus expérimentés que leurs adversaires.. bref, on va servir de chair à canon.. ah tient, c'est ironique ça non ?

Pas un sourire. Je serais dans leurs rangs, évidemment. Jamais un pirate ne suivra son capitaine si celui-ci n'a pas les couilles d'y aller.
Je veux pas.. Pourquoi je ferais pas comme Jack ? Il a clairement dit qu'il aiderait pas Akeraï et personne le fait chier. M'enfin, y paraît que ce type parcourt les mers depuis plus d'un siècle et qu'il a toujours envoyé chier Akeraï.. et puis il leur a jamais juré fidélité ni ne leur doit de navires.
Et si je trahissais ma parole ? Ma réputation en prendrait un coup.. et puis, vu tout les capitaines qui participent à cet assaut, on va me traiter de lâche si je me rebiffe.

Hey mais.. pourquoi je fais ma pucelle tombée dans un bordel là ? Qu'est-ce que j'en ai à foutre de l'adversaire ? J'ai qu'à rentrer dans le tas comme d'habitude ! J'ai mon Orc avec moi, c'est pas comme si il pouvait m'arriver un truc.
Je me berce avec cette illusion jusqu'à retrouver mon beau visage téméraire. Bien, on va jouer la carte de la chance. Elle ne m'a jamais trahie, elle ne me trahira pas aujourd'hui.
Ragaillardie je range mon sabre et mes pistolets à leurs places respectives. Je me demande si deux balles suffiront dans cette bataille, mais je n'ai pas le temps de me refaire des inquiétudes. De toute façon je n'ai pas de place pour plus de pistolets et je ne pense pas avoir le temps de recharger une fois la bataille commencée.
Je pose mon tricorne sur ma jolie petite tête et m'accorde le plus beau sourire que j'ai jamais pu faire. Tu es belle ma jolie ! Aucune chance qu'un de ces bouseux ose te faire la moindre cicatrice.

C'est bon, je peux monter sur le pont.

Je vous épargne mon discours. Dans l'état actuel il a dû se résumer à des idioties sur le fait que les hommes qui connaissent la mers sont forcément les plus forts, parce qu'ils ont du poil partout et de grosses.. bref, mes gars sont fiers et ils attendent avec impatience de débarquer. Ça risque de ne pas tarder, voilà trois jours que les navires pirates ont jetés l'ancre et que leurs canons pointent sur les terres. En fait, plus j'y regarde et plus je trouve que c'est un sacré foutoir. D'accord, ce fleuve est large et profond. Mais lui faire remonter tout ces navires pour qu'ils se transforment en muraille de bois et de canons.. c'est juste une idée complètement folle. Mais sacrément efficace. Ni Feïral, ni les chevaliers n'osent s'approcher alors que leur ennemi juré se trouve juste de l’autre côté de ce fleuve, amassant ses troupes et préparant de sinistres plans.

Enfin.. cette situation ne durera pas indéfiniment. Tôt ou tard, Feïral fera venir des balistes, voir des canons s'ils ont réussis à s'en procurer auprès de Sipheaï. C'est pourquoi on nous a ordonné d'attaquer le campement ennemi, même si nous allons devoir quitter la protection de nos canons pour ça. Bien sûr, ce ne sont pas que les pirates qui vont attaquer.. on se cacherait pas sur des navires si on pouvait le faire. On va servir d'appâts. Apparemment, les Orcs recrutés par Akeraï on contourné le front par le désert et vont s'abattre dans le dos de l'ennemi pendant que celui-ci se concentrera sur nous.
Pour faire simple nous on est à gauche sur la carte. Le campement il est au milieu et les Orcs y sont en bas. Nous quittons nos navire en laissant des hommes pour tenir les canons et on fonce sur le campement. L'armée ennemie s'interpose avec la joie de pouvoir nous massacrer. Les Orcs attaquent à ce moment là, pas l'armée ennemie, le campement. L'armée ennemi ne sait plus si elle doit se retourner ou poursuivre l'assaut sur les pirates, petit temps d'hésitation bordélique. Les pirates rentrent dans le tas avec un léger avantage et forcent l'ennemi à garder leurs positions sur le front. Les Orcs, qui devraient pas perdre trop de temps à dégommer un campement démuni de son armée, tombent par derrière sur l'armée ennemie. Les pirates, qui font pas vraiment le poids, battent en retraite avant de subir des pertes (là je suis sceptique, on devrait ptet dire « trop de pertes »). Désorganisée, sans réelle possibilité de replis et dans l'incapacité de repositionner les escouades clés, l'armée ennemis sera à la merci des Orcs, qui pourront massacrer leur arrière garde. Les cavaliers, qui sont parfaits pour éliminer les fuyards, seront sûrement tenté de poursuivre les pirates et finiront par entrer à porté de canon, ou se retourneront et seront gênés par leurs propres troupes. Enfin, les infanteries, souvent les faibles qui n'ont jamais voulu participer à une guerre, feront sans doute n'importe quoi.. mais entre Orcs et canons, je pense qu'on aura de quoi les recevoir. Sur le papier c'est parfait.

Le papier n'est pas assez tâché de sang pour que je lui fasse confiance, mais les pirates ont le beau rôle dans l'affaire. On frappe puis on détale la queue entre les jambes. Ce n'est pas très loin de nos tactiques habituelles. En somme, la plupart d'entre nous devraient revenir en vie.
Et puis.. il y a l'or. Les sommes qui ont été promises sont les principales raisons de la présence de beaucoup de nos navires. Les jeunes équipages et les équipages fauchés ont presque tous répondus présent. Pour ma part, c'est surtout cette fichue allégeance qui me garde ici, mais j'en serais libérée à la fin de cette bataille. Deux autres Seigneurs pirates sont présents, notamment Greg le féroce. Ce type est sans doute venu juste pour faire honneur à son nom. Qu'importe au fond ?

Mon équipe se compose d'un joyeux mélange, des jeunes et vieux membres de mes différents équipages. Mes capitaines, que je considère un peu comme mes braves chevaliers, restent à leurs bords. Il est trop dur d'en trouver des bons en qui je puisse avoir confiance. Et puis, je préfère être la seule autorité incontestée sur ce champs de bataille. Dargal m'accompagne bien sûr. C'est de loin l'arme la plus puissante et la plus expérimenté dans ce genre de baston. Lyra.. reste sur mon navire.

Je t'arrête tout de suite ! C'est pas que j'tiens à elle ou autre ! C'est juste que j'ai de grands projets pour elle et que je comptais la mettre au commandement d'un navire prochainement. Prendre le risque de la perdre dans cette guerre, c'est risquer un gros gros investissement. Évidemment, Howell et Wyl restent aussi. Ils sont loin d'être adaptés à ce genre de bataille. Le sorcier que j'ai dégotté dans le marais d'Akeraï aussi. C'est pas un physique malgré ce que sa race laisse penser.

En gros, j'ai une sacré une équipe, mais presque tous les membres que j'ai pris en affection ont été mis de côté. Tu vois ? C'est mon égoïsme qui m'empêche de me séparer de mes chouchous. De toute façon, personne n'y trouvera rien à redire, parce que je suis la capitaine et la Seigneur corsaire de chacun de ces navires. En gros, j'engage, je décide et je tue comme il me plaît, n'importe lequel des gars de ces équipages.
Les autres navires alignent chacun leur nombre d'hommes. Ce qui est intéressant à remarquer, c'est que plus les équipages ont eut du vécu, moins ils semblent avoir peur pour la mêlé à venir. Pourtant, je doute que beaucoup d'entre eux aient déjà vécus une bataille. Mais ptet qu'il faut être une femme intelligente pour penser à ce genre de détails ?

Je préfère ne plus y penser et je m'adosse contre mon beau gros Orc adoré pour patienter. Greg doit annoncer le début de l'assaut. Il a été nommé intermédiaire du Roi lorsque j'ai décliné ce rôle. C'était un coup à recevoir les ordres directement de cette raclure, plutôt me tirer une balle dans l'tricorne.

Ce que le temps peut être long quand il n'est pas nôtre..

Des hurlements sauvages s'élèvent au loin, près du navire de Greg. Ils trouvent des échos dans les équipages alentours et cette vague de clameurs se propage jusqu'à nous. Mes hommes me regardent comme s'ils attendaient ma permission. Oh qu'ils sont bien dressés ! Je les aime tous, je pense, pour cette crainte mêlée de confiance qu'ils me portent. Je les aime tellement que je n'ai pas envie d'en perdre un seul dans une guerre qui n'est pas mienne et que j'ai envie de leur dire de remonter dans le navire et de plier bagage.
Mais ça me ferait perdre la face.
Je tire mon sabre et je hurle à mon tour. Dargal lève sa hache et couvre ma voix avec un rugissement qui dû faire trembler la terre et frémir l'eau du fleuve. Nos hommes se déchaînent à leur tour. Après avoir épuisé nos poumons et abandonné la plus simple notion de danger, nous avançons vers le campement ennemi.

C'est un peu loin cependant. C'est bien Greg ça, il chauffe ses troupes bien fort et après seulement il se dit qu'on n’est pas encore dans la baston. Pour éviter que mes hommes s'ennuient je botte le cul de l'un et lui demande s'il se souvient de ma chanson. Il prend un air indigné, m'accuse de le prendre pour un demeuré et assure que non seulement il la connaît mais qu'il pourrait lui ajouter dix couplets qu'il a recueilli dans diverses tavernes au cours de ses beuveries. Dix, voulait-il me faire croire ? Eh ben qu'il les chante dans ce cas, qu'il me chante toute la chanson et dix couplets s'il en est capable.
Les hommes n'ont rien loupé de l'échange et ricanent et s'esclaffent et défient et sifflent. Le bon gars se dépite pas le moins du monde et commence à chanter, haut et fort pour que pas un de mes braillards puisse douter qu'il en a de belles grosses dans son froc. Pour l'encourager, tous ont chanté avec lui les premiers couplets. C'était un petit carnage mais c'était joyeux. On oublierait presque qu'on va au casse-pipe.
Alors qu'il ajoutait ses couplets et que plus personne ne pouvait le suivre, on pu entendre que les équipages autour s'étaient aussi mis à chanter, comme s'ils voulaient jouer à qui à la plus grosse voix. Certains avaient des chants sur leurs propres navires ou capitaines. D'autres chantaient juste pour pas être laissés en reste. Bien sûr, mon équipage ne pouvait pas avoir la plus petite voix, alors ils se sont mis à re-brailler la chanson sans plus s'intéresser aux couplets supplémentaires de leur compagnon.
Au moins, ils se refroidiront pas. Je ferai payer ce service à Greg.

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On arrive finalement à portée de vue du campement ennemi. Ce sont principalement des tentes et quelques constructions en bois qui doivent faire office de tour de guet je pense. Je ne doute pas un instant qu'il nous aient vu venir puisque leurs troupes sont déjà presque formées. Bien qu'ils n'aient pas finis de s'organiser je me sens un peu mal à l'aise en les voyant former des rangs, lever des lances, dresser des boucliers.. Toutes ces choses que nous n'avons pas fait ou n'avons tout simplement pas.
On dirait vraiment qu'on se jette à l'abattoir. Vont-ils vraiment croire que l'on va rentrer dans le tas sans aucune arrière pensée ? Ils sont plus nombreux, mieux équipés, mieux préparés.. Nous pensent-ils vraiment assez débiles pour ça ?
J'en doute fortement, sinon ils avanceraient sûrement déjà. Je regarde autour de moi, mes gaillards qui n'ont pas la moindre organisation. Comment on pourrait seulement en avoir une ? J'attrape le bras de Dargal pour qu'il penche sa trop haute tête vers moi et lui demande à l'oreille.

-Tu penses pas qu'on devrait aussi former des rangs ?

Il éclate de son bon rire gras que je lui connais depuis toute petite. Suis-je bête.. certes il a le plus de connaissances guerrières de toute cette armée de pirate, mais jamais, ô grand jamais, les Orcs ne se sont embêtés avec une quelconque organisation. Eh ben on le fera pas plus ! On va taper dans le tas, c'est notre boulot ! Et pis, nous on a le pouvoir de la poudre. C'est pas comme si on avait marchandé que des canons avec Sipheaï. Nos mousquets et pistolets sont suffisamment menaçant pour forcer les troupes ennemies à bouger.

Des voix hurlent d'un bout à l'autre de nos rangs. On savait pas trop comment se passer les ordres, alors on s'est mis d'accord pour les propager à la voix. Chaque équipage a son hurleur qui doit répéter ce que les autres ont dit. En général on l'entend plusieurs fois. Normal, nos équipages sont rarement assez nombreux pour couvrir la distance d'une voix en se tenant par la main. D'ailleurs, nos équipages ne se tiennent généralement pas par la main.
L'ordre est simple : « On avance à portée »

Bien que notre pas n'ait pas vraiment changé, j'ai l'impression que la tension monte. C'est pas comme si les choses commençaient pourtant. Deux armées qui se jaugent et qui prennent position, c'est loin de ressembler à un abordage. Si seulement on avait démonté des canons.. mais c'était prendre le risque que l'ennemi s'en empare... et surtout transporter les pièces et les munitions nous auraient trop ralenti pour le plan qu'on doit suivre.
Putain, la mer est bien plus simple que ces intrigues guerrières..

-Cavalerie qui approche par le flanc droit !

L'information est redistribuée, mais c'est pas comme si on attendait une réponse. Y a pas de stratège chez les pirates, tout simplement parce que même en guerre, c'est du chacun pour sa peau. Manque de bol, le flanc droit j'suis dedans. Pas en extrémité, mais on devra forcément se préoccuper de cette fameuse cavalerie.

-Cavalerie par flanc gauche!

Sérieusement ? Ils ont combien de canassons ? Bah, on sera tous dans la même merde. Le tout c'est de faire le boulot, à savoir attirer l'ennemi hors du camps. A ce que j'ai compris, les tactiques d'usages de Feïral s'ouvrent sur des assauts dévastateurs de leur cavalerie, puis par l'assaut de leur fantassins pour finir le boulot. Et leurs archers ? Je suppose qu'ils ont abandonné l'idée de battre la porté de nos mousquets et qu'ils veulent nous prendre au corps à corps au plus vite.

-Dargal, tu prends nos meilleurs gabiers et tu me repousses cette cavalerie. Tu penses pouvoir le faire ?

Il pose son immense hache sur sa grosse épaule musclée. Je ne douterais jamais de cette force de la nature. Dire qu'une armée de gars comme lui va venir nous soutenir.. je me demande s'ils ont seulement besoin de nous pour prendre ce campement.

-J'attendais que ça Cap'tain.

Il s'en va en entraînant une partie de nos hommes. Il ne me reste que les nouveaux et les moucheurs. Les plus frêles mais tant mieux, nous ne serons pas les premiers exposés. Je ne vois pas beaucoup d'autres équipages diviser leurs troupes et je leur en veux profondément. Ils devraient savoir que si les extrémités tombent ils seront les prochains. Mais bon, fallait pas s'attendre à ce que tout ces capitaines aient un minimum de bon sens. Y aurait plutôt fallu que Greg donne des ordres communs au lieu de nous laisser libre de nos actes.
Tant pis, on va faire notre boulot et se barrer comme demandé. Dargal me fera gagner du temps, je le sais.

-Allez les gars on avance ! Je veux que vous me canardiez ces lâches.

Notre pas se fait plus pressé et déjà le petit semblant de formation que nous montrions se brise alors que Nuhada Long John Silver et ses hommes prennent la tête. Mon équipage montrera l'exemple. Dès que je nous estime assez près je lève mon sabre et m'arrête. Mes moucheurs s'agenouillent autour de moi et portent leurs fusil à l'épaule. Je dois en avoir une vingtaine. C'est ptet un petit rien, mais vu qu'on aura les premiers tirs, ça devrait faire la différence.

-Trouez les tous jusqu'aux derniers !

La poudre parle, elle est assourdissante, des nuages de fumés m'entourent un moment et je couvre mon nez délicats pour ne pas en aspirer. En face, des hommes s'effondrent. Une petite ligne, mais c'est joli à voir. D'autre explosions résonnent et je peux voir que des équipages ont suivis notre rythmes et font feu aussi.
Bien bien, les premières lignes ennemis tombent, malgré leurs armure et leurs boucliers. Une balle ne s'arrête pas aussi facilement qu'une flèche, il faudra plus que ces pauvres équipements de seconde main pour les arrêter.

-Rechargez, vite ! Je veux une deuxième salve dans dix secondes.

C'est exagéré bien sûr. Aucun moucheur ne peut recharger aussi vite que ça. L'ennemi le sait aussi et un cor de guerre rugit depuis le campement.
Étrangement, quand c'est l'ennemi qui hurle ça me refroidit un peu. Peut-être parce qu'ils sont au moins trois fois plus nombreux que nous ? Peut-être parce qu'ils le font d'une seule voix ? Peut-être parce qu'en même temps ils se mettent à avancer ?
Non, ce qui me refroidit c'est surtout de voir que lorsqu'ils avancent c'est d'un mouvement fluide et calculé. Si calculé que les fantassins s'écartent et ouvrent des couloirs d'où déboulent des cavaliers.

Des cavaliers dont les armures sont si brillantes que je peux les voir d'ici. Par groupes de trois quatre, sans lances, sur des chevaux aussi munis d'armures.
Des Chevaliers ? J'aurais cru que Feïral ne ferait pas tout de suite appel à eux. Mais peut-être que leurs armures sauront venir à bout des mousquets. Non plus importants, on n'aura sans doute le temps que d'une salve supplémentaire avant qu'ils ne nous arrivent dessus. C'est trop tôt.. l'armée ne s'est pas encore assez éloigné du campement pour qu'on puisse cesser le feu si tôt.

-Plus vite ! Visez les cavaliers ! Répartissez vous les cibles. Les plus proches de moi prennent le cavalier de tête, les extrêmes visent ceux qui le suivent. N'essayez pas d'atteindre les bêtes, même sans armures il vous faudrait plusieurs balles pour les arrêter.

Je débite tout ce qui me passe par la tête en espérant que c'est vrai. Je ne peux pas être sûr que c'est la meilleure action à prendre, mais je n'en vois pas d'autres. Les Chevaliers avaient donc déjà fini leur préparatifs pour prendre part à la bataille ? Nos derniers rapports affirmaient qu'ils n'avaient pas fini de se rassembler. Tssk, j'aimerais savoir d'où Akeraï tient ces fameux rapports.
Les mousquets font feu à nouveau, j'attends que la fumée se dissipe pour m'apercevoir que pas un seul des cavaliers ne s'est arrêté. Les armures de l'Ordre peuvent aussi arrêter des balles ? Il va donc vraiment falloir les battre au corps à corps. Dargal m'a dit un jour que mettre un chevalier à terre était la tactique la plus simple. Le temps qu'il se relève avec sa lourde armure, on peut le frapper juste et bien comme il faut. On va pouvoir vérifier ça.

-Moucheurs en arrière ! Rechargez à l’abri et attendez une ouverture ! Les gars, faites les tomber de cheval, frappez les jambes des canassons s'il le faut, accrochez vous à leurs bottes pour les faire balancer. Ne les laissez pas vous passer sans rien faire !

Mes gars échangent de place et s'échangent des sourires rassurants. Il est vrai que l'on n'a pas encore subit de pertes réelle. Peut-être que nos flancs sont en pleins combat à l’heure qu'il est, mais pour nous tout se passe plutôt bien. Tant mieux, s'ils venaient à perdre espoir, je ne doute pas un instant qu'ils détaleraient sans demander leur reste.
Okay, je vous attends chevaliers.

Je lève mon sabre et fléchis mes genoux. Je pense que quelque soit le combat, être prêt à bondir est toujours une bonne chose. Mais je dois trop m'en faire.. quatre cavaliers contre quatre équipages ? Quatre bonne moitié d'équipage devrais-je dire. Je ne pense pas qu'ils fassent long feu malgré ce qu'on raconte. Qu'ils viennent.

Le premiers cavaliers pénètrent nos rangs comme du beurre. Outre son épée qui fouette l'air dans un sifflement presque chantant, son cheval bouscule et écrase sans ménagement ceux qui veulent s'interposer. Les deux suivants sont moins chanceux. L'un a cru pouvoir me prendre pour cible, ce qui n'est pas toujours très malin si je puis me permettre. Je me suis jeté sur le côté et j'ai entaillé les solides jambes de son destrier. Sa course s'est finie de manière si piteuse et grotesque que j'aurais presque un peu de pitié pour la bête qui se roule de douleur. Son cavalier semble ne pas avoir pu quitter l'étrier et doit subir les sursauts endiablé de sa bête. Je peux voir que le deuxième est tombé de son cheval quand trois hommes se sont emparé qui d'un bras, qui d'une jambe pour le faire tomber de sa selle. Personne ne se fait prier pour frapper les deux malheureux autant qu'ils le peuvent, mais il semble que leurs armures leur évite encore de mourir facilement.

Alors que je cherche le premier d'entre eux, celui qui n'est pas encore tombé de cheval, je peux voir qu'il a aussi fauché quelques uns de nos mousquets et qu'il s'apprête à faire demi-tour pour nous charger à nouveau. Pas question que je le laisse faire. J'ai réussi à en faire tomber un, j'en ferai tomber un deuxième ! Je m'élance pour dépasser les moucheurs et m'interposer sur sa course.. mais j'hésite.. ai-je encore le temps de bondir ? C'est con ce petit instant de doute qui vous tétanise. Du coup c'est sûr que le temps je l'ai plus.. Je ne devrais plus l'avoir du moins, si le cheval ne s'arrêtait pas devant moi.

Que.. quoi ? La chance va jusqu'à influencer les bêtes maintenant ?

-Nuhada Long John Silver ?

Ou juste les abrutis ? Il pense vraiment qu'on peut papoter au milieu d'un champs de bataille ? Enfin.. moi oui si ça peut permettre à mes mousquets de se recharger et de lui tirer dessus. Parce qu'en fait, leurs armures ont pas l'air si efficaces. Je vois bien deux impacts sur son poitrails et un trou laissant échapper du sang au niveau de son épaule. On peut dire qu'ils sont tenaces, ces chevaliers, pour tenir une épée avec une épaule dans cet état.

-Ça se pourrait bien.. C'est pour une demande en mariage ?

Plaisantons, plaisantons, je pense qu'il en a plus après la prime sur ma tête que ma main. Forcément, il préfère reconnaître sa cible avant qu'elle ne se soit perdue au milieu de tous les corps de ces pirates. Soit, la célébrité paye.

-J'aimerais un duel. Juste entre nous.

Un duel.. C'est déjà plus dans mes habitudes, mais si c'était un peu courant de laisser les capitaines s'affronter lors d'une altercation entre deux navires, je n'avais jamais entendu dire que l'on se permettait ce genre de fantaisie dans une guerre à grande échelle.

-Eh ben.. je dis jamais non à un duel.. mais avec votre cheval ça ressemble plus à du deux contre un.

Je m'attendais à ce qu'il me sorte une âneries pour le garder. Vous savez bien, du genre : « le cheval est le prolongement du cavalier. » Mais non.. il est descendu de cheval. En regardant derrière moi, je découvre les moucheurs comme fascinés.. mais je leur fais signe de retourner à leurs occupations. Si on avait moins d'ennemis y aurait pas de mal à profiter du spectacle.. mais là ils ont pas de temps à perdre à regarder. Et encore moins à m'aider. Les fantassins de Feïral vont arriver au contact si on ne fait rien. Sans parler des archers. Ils sont certainement plus nombreux, et ils sont plus rapide à tirer que les mousquets. Quand ils seront à porté... en fait, c'est pour empêcher ça que les Orcs vont débarquer, non ? Alors je ferais mieux de me concentrer sur le chevalier.

-A qui ais-je l'honneur ?
-Duc Herald de Plicène. Ce nom doit vous être familier.
-Ah.. euh.. vraiment ?
-Mon père était capitaine dans la flotte de Feïral lors de vos débuts. C'est votre sabre qui a mit fin à sa carrière.

Ah.. donc en fait il en avait après moi pour des raisons personnelles ? S'il est pas chanceux de m'être tombé dessus..

-Bon.. si on y allait ?

Je lève mon sabre, fléchit mes genoux. On y retourne. L'armure va être problématique, mais si les balles marchent, j'ai toujours mes deux pistolets prêts à servir. J'aimerais cependant les garder au cas où.. Le chevalier lève sa lourde épée et charge sans plus de manières.
Non vraiment.. je n'ai pas de temps à perdre avec lui. Je me redresse et prend un pistolet de ma main libre. Une détonation plus tard et le chevalier s'écroule avec un trou dans son casque. J'aurais vraiment voulu la jouer plus réglo, mais c'était déjà désavantageux qu'il porte une telle armure. Si on prend en compte que l'armée pirate n'a pas l'ombre d'une chance contre Feïral, je pense que l'on doit utiliser toutes les cartes que l'on a tout de suite.

-J'espère que tu n'as pas un fils aussi rancunier..

Je m'en retourne vers mes hommes. Ils semblent en avoir fini avec leurs chevaliers, non pas sans pertes, et plutôt lourdes vu le nombre d'hommes qu'il me reste ici. Autour de nous, je peux voir que les autres équipages ne sont pas nombreux à avoir aussi bien travaillé. À ce rythme ça va nous retomber dessus. Mais on a fait notre boulot, pas vrai ? Les fantassins sont déjà bien avancés, les Orcs doivent déjà être en train de saccager le campement. Alors pourquoi Greg n'a pas lancé la retraite ?

-Putain de chacal, tu t'amuses tant que ça ici ? On va finir par tous y passer..

De toute façon j'en ai ma claque. J'ai fait mon boulot, je me barre, voilà.

« Retraite ! Ordonnez la retraite ! »

Mes gars se font pas prier. Ils reculent en hurlant aux autres de se barrer aussi. Mais je ne vois mon Dargalounet nulle part. Forcément, il est parti renforcer le flanc droit. Vu les difficultés qu'encourent les différents équipages, je doute que l'ordre parvienne jusqu'à lui. Et s'il ne sait pas qu'il vient de moi, ça risque de lui prendre un moment avant d'accepter de partir. Pas le choix, je vais le chercher.

Que c'est mal foutu la guerre. Non mais vraiment, les champs de bataille sont trop grands. On est très loin d'un navire ou deux. Au moins, sur mer, il y a des limites, on sait sur quoi on doit se concentrer, on sait sur quoi on peut s'appuyer. Et surtout, ça fait moins de monde à gérer.

Voyant que je ne me dirige pas vers les navires, une dizaine de gars me rattrapent et me suivent. Leur fidélité va me faire fondre.. en fait je vais peut-être finir par transformer ces navires en harems. Ça vaudrait le coup vous ne pensez pas ? Enfin niveau physique c'est pas trop ça.. leur fidélité me suffira pour le moment.

Nous traversons le champs de bataille aussi vite que nous le pouvons, ignorant autant que possible les ennemis comme les dits alliés qui s'affrontent. Les chevaliers commencent à être rejoints par d'autres hommes et, plus nous nous approchons de l'extrémité du flanc droit, de cavaliers aux couleurs de Feïral. Semblerait que ce soit une grosse mêlée et que les pirates du coin soient dans la merde. Pas la peine de leur redonner l'ordre de retraite. Le simple fait de tourner le dos causerait leur mort.
Par ailleurs, je commence à douter de nos chances de nous en sortir si nous poursuivons par là, mais la haute silhouette de mon Dargal m'enlève tout doute. Il est encore là, à se battre contre des hommes, avec d'autres hommes, mais qui que soit ces êtres autour de lui, il reste le plus impressionnant. Sa hache frappe sans relâche et il ne fatigue pas. Si ses gestes sont puissants, ils semblent assez fluides pour enchaîner les assauts et faire tomber chevaux, homme, et projeter les chevaliers au loin. Cet Orc est une forteresse à lui tout seul. Un élan de fierté infini éclate dans ma poitrine. Cet Orc est celui qui m'a élevée. Cet Orc m'accompagne depuis presque l'ensemble de ma vie. Cet Orc, c'est le mien et celui de personne d'autre.

Je redouble d'effort dans ma course pour le rejoindre. Dès que je l'aurais on pourra fiche le camps de ce trou à rats. J'sais qu'il va râler qu'il peut encore en tuer pleins, mais il obéira, il obéit toujours.
Je m'arrête à une vingtaine de pas de lui. Sa peau n'était-elle pas verte ? J'ai l'impression qu'elle s'est repeinte de rouge. J'approche doucement et me rend compte qu'un seul de ses bras tient la hache. L'autre et ballant le long de son corps. Une flèche dépasse de son épaule, une entaille affreuse se détache sur son flanc. Ce ne sont pas les seules blessures. Mais c'est pas grave, hein ? Si on s'en va le doc' va pouvoir le soigner. Au pire on a un sorcier pour lui donner un coup de pouce. Même wyl devrait avoir quelques astuces. Il faut que je le ramène.

« Allez les gars, on récupère le Second ! »

Ils me grognent leur assentiment. Eux aussi semblent troublés de découvrir toutes les blessures du patron. Durant tout ces abordages, il n'avait jamais été aussi gravement touché. Mais ce n'est qu'une raison de plus pour lui prêter main forte. Nous avançons résolument et Dargal se retourne vers nous en entendant notre course. Depuis que je le connais, je n'ai jamais vu autant de joie sur son visage. Il soulève sa hache au dessus de sa tête et pousse un rugissement à mon intention. Voilà que mon Orc fait le beau sur un champs de bataille. Vraiment..
Un cavalier déboule derrière lui. Son armure est imposante et scintillante. Ses deux mains soulèvent une hache brillante et pas loin d’être aussi grosse que celle de Dargal. Ce dernier a tout juste le temps de faire face avant que le coup ne soit porté.
Le corps si puissant de mon second tremble mais il a réussi à stopper la hache ennemie. Emporté par la course de son cheval et n'ayant pas pensé à lâcher son arme, le chevalier tombe au sol. Bien fait ! T'as cru pouvoir avoir mon Dargal? Je m'élance pour lui faire payer son affront, mais d'autres cavaliers portant la même armures approchent.
Tss.. on aura tout le temps de leur cracher dessus lorsque les Orcs leurs seront tombés dessus. J'attrape le gros bras de mon Dargal et tire dessus pour lui intimer la retraite.

L'orc bascule en arrière et s'effondre sur le dos. La hache plantée dans sa poitrine de toute sa lame. Il tousse et du sang jailli de sa grosse gueule effrayante. Je ne sais pas quoi penser.. Il a survécu à toute ces blessures jusque là, une de plus n'est rien, pas vrai ?

« Dargal.. lève toi ! Il faut qu'on y aille.. »

Sa respiration si bruyante émet des gargouillis inquiétants alors que plus de sang jaillit de sa gorge. Respirer lui a l'air si difficile que je tombe à genoux et redresse sa grosse tête. Est-ce que ça peut seulement l'aider ? J'en sais fichtre rien.. mais il faut qu'il reprenne son souffle pour qu'on foute le camp.

- Nu..da..
-On a pas le temps de parler. Faut que tu te lèves. Allez !
-Fo.. for..
-Lève toi ! C'est un ordre bon sang !
-For.. ce..
-Force et Honneur. Je sais, tu t’es bien battu. Maintenant on rentre, vient.

Sa tête est si lourde.. sa respiration est si silencieuse. Pourtant ses yeux me regardent.. n'est-ce pas ? Il est encore là, hein ?

-Cap'tain ! Courrez !

Non mais ils se prennent pour qui eux ? Ils voient pas que je dois d'abord relever Dargal ? Il y en a même un qui m'attrape le bras et tire dessus. Je me dégage avec force et émet un de ces grognements que Dargal m'a appris. Il me regarde abasourdit, mais aussi terrifié. Il hésite et puis.. ils court. Avec les autres. Ils s'enfuient tous.
Qu'ils foutent le camps ! Je n'ai besoin que de Dargal. Il va se relever et ensemble on va rejoindre le navire. Pas vrai ?

-Dargal.. lève toi.. allez !

Je ne crois pas l'avoir supplié depuis au moins une dizaine d’années maintenant. Quand j'étais gamine et que je lui désignais ce que je voulais. Quand je ne m'étais pas encore rendue compte qu'il obéirait à chacun de mes ordres, qu'il m'avait offert sa vie et son honneur.

-S'il te plaît.. lève toi..

Mais il n'obéit plus. Quoi que je fasse, quel que soit le nombre de larmes qui s'écrasent sur sa tête d'orc. Quelle que soit la force des coups que je donne sur sa poitrine.
Le monde m'a l'air d'avoir disparu. Comme si une bulle s'était formée autour de moi. Quelques échos lointains m'atteignent cependant. Comme le bruit des sabots..

Et puis la hache se retire du corps de Dargal, d'un coup sec et laissant béante la blessure dont il n'a définitivement pas pu réchapper. Je lève un regard perdu et rougie par les larmes vers le chevalier qui a récupéré son arme. Il est grand, bien plus que celui que j'ai tué plus tôt. Une longue chevelure sombre dépasse de son casque trop brillant. Sa hache, du même acier, est encore assombrie du sang de Dargal.

La rage me parcourt et je me jette sur lui, décidée à ruer de coup cet enfoiré. Son lourd gantelet s'abat implacablement sur ma joue et me renvoie à la boue d'un sol gorgé de sang. Pourquoi suis-je si faible ? Comment je suis censée venger mon Orc dans cet état?

-Rends toi gentiment, je n'ai pas pour habitude de tuer les femmes.

Une femme ? Je suis Nuhada putain ! Qu'est-ce que j'en ai à foutre de ce que tu penses des femmes ?
Je prends mon pistolet en main et le pointe sur lui. J'ai encore assez de lucidité pour savoir lequel est chargé et c’est une bonne chose.
Il soupire et passe devant moi sans même y prendre garde.

-Je te laisse t'en occuper Lucian.
-Commandeur, vous ne devriez pas tourner le dos à une arme à feu, vous savez?

Est-ce qu'il est en train de m'ignorer ? Est-ce qu'il ne me considère même pas comme la plus petite menace qui soit ? Est-ce qu'il se fout de moi ?

-Je doute qu'elle veuille me tuer aussi facilement. Prends garde Lucian, elle pourrait se révéler un adversaire difficile.
-Je ne demande que ça, vous le savez.

Mais regarde moi quand je te menace.. Ne rends pas ma vengeance si minable..
Je finis par baisser mon arme alors que le chevalier s'éloigne. Je ne peux pas le laisser mourir d'une pauvre balle. C'est Dargal que je veux venger.. C'est un Orc puissant et honorable ! Pas un simple membre d'équipage. Une vie ne suffit pas. C'est l'homme tout entier que je veux briser.
Le commandeur.. Je vais détruire toute part de son existence. Sa chair, ses os, son esprit, son âme. Tout, tout doit être piétiné, arraché, déchiqueté, massacré. Je veux qu'il tienne au creux de ma main, tout diminué et suppliant qu'il finira. Et alors, seulement alors, il aura droit à la mort.

Oui.. c'est ça.. c'est l'état d'esprit. Je reprends mon sabre et me lève. Je vais commencer tout de suite. Mais la fine lame d'une rapière pique mon cou.

-J'ai bien peur que votre adversaire ne soit ici.

A l'autre bout de la lame, je découvre un autre genre de chevalier. Un elfe sans casque et qui ne porte que quelques bout épars d'armure. La sienne est bien plus fine, son physique n'est en rien comparable à celui du puissant homme qui a terrassé mon Dargal.
Un sous-fifre qui s'interpose dans ma vengeance. Le regard que je lui porte est chargé de tout le mépris et la haine que je peux produire. Si je pouvais en faire un venin, alors ces plaines ne pourraient plus jamais porter le moindre brin de vie, et ce malgré tout le sang qu'elles ont pu engloutir. Mais il garde un visage froid et indifférent. Cet elfe me semble en tout point opposé à Wyl et je n'en tire que plus d'animosité à son égard.

-Les choses sont simples. Soit vous déposez les armes, soit je vous accorde un dernier droit à vous défendre. Mais je doute de pouvoir perdre contre vous.

Je lève mon pistolet et appuis sur la gâchette. Arrêtez donc de me faire perdre mon temps avec vos conneries. J'ai déjà un commandeur à détruire. Contre toute attente, ma balle ne dû pas toucher plus que quelques cheveux. La rapidité avec laquelle il s'est écarté de la trajectoire du canon me laisse quelque peu stupéfaite. De plus il se permet deux pas en arrière, abandonnant ma gorge pour se mettre en garde.

-Je crois que votre réponse est claire. Finissons en vite alors.

Je jette mon pistolet et lève mon sabre. La colère ne m'a pas quittée, mais pour ce combat au moins je vais la mettre de côté. Cet elfe n'est pas à prendre à la légère et il semble que ma vie soit sérieusement en danger cette fois. Je n'ai plus de balle, je n'aurais pas dû la gâcher sur ce premier chevalier. Maintenant, seul le sabre me sauvera. Je le lève devant moi et fléchis les jambes.
Nos regards se croisent un instant.. et sa rapière fend l'air vers ma gorge. Je repousse l'attaque et tente un coup de pied, mais il s'est déjà décalé et sa rapière frappe à nouveau. Je me contorsionne pour éviter de me faire transpercer la joue et m'écarte précipitamment. Il ne me laisse pas cette chance de me reprendre. La rapière frappe alors qu'il fait un pas. J'esquive de justesse, mais un autre coup part tout de suite que je repousse du sabre. Je fais un pas en arrière, cherchant mon équilibre, il en fait un en avant et attaque à nouveau.

La vitesses de ses mouvements n'est en rien comparable à la mienne, son pied semble toujours assuré, qu'il se pose sur un cadavre ou sur le sol, son regard ne perd jamais le mien. Quoique je veuille tenter, sa rapière m'aura piqué avant. Coincée sur la défensive, je sens la panique me saisir. Je ne suis pas de taille, je ne sais même pas par quelle chance insolente je peux encore éviter ses attaques. Je réagis plus à l’instinct que par réelles intentions, ses coups ne me sont qu'à peine visibles.
Finalement, je fais un faux pas. Mon talon butte sur un cadavre, et je tombe à la renverse. Je n'ai que le temps de voir un éclat briller avant que la douleur ne me paralyse le cerveau.

Je pense que je cris.. je suis sûre d'être au sol et d'avoir lâché mon sabre. J'ai besoin de mes main pour .. pour endiguer la douleur ? Comment le pourraient-elles ? J'ai si mal.. mon œil.. merde mon œil putain !
Mais je n'ai pas le temps.. je suis en train de me battre. Une petite douleur à l'oeil ne doit pas m'arrêter. Le doc va me.. merde.. j'arrive pas à me résoudre à l'ouvrir tant j'ai mal. Tant pis, le gauche va suffire. L'enfoiré, il me regarde de haut.. si j'avais pas trébuché..

Sa lame m’aurait transpercée. J'aurais pas pu échapper à celle la si j'avais pas perdu l'équilibre. Aaaah... est-ce qu'il me l'a définitivement percé ? Non non. Je ne veux pas finir borgne.. je ne veux pas mourir non plus. Je le vois qui s'apprête à m'achever.. ça peut pas finir comme ça pas vrai ? Lyra va venir.. ou darg... non putain, y a plus personne. Je vais mourir comme ça ?
Non. Je ne mourrai pas. Ma vengeance, mes rêves. Ce n'est pas fini..

« Non, ce n'est pas fini. »

L'elfe tombe à genou. Je peux voir que mon sabre est planté dans son cœur, jusqu'à la garde.
C'est pas possible.. c'est pas possible. Je n'ai pas pu porter une attaque.. je.

« Ceci est de mon fait. »

Quelle est cette voix. Quelle est cette voix à la fin ? Elle semble douce, mais si froide. Elle semble lointaine et pourtant distincte. Elle semble forte, si forte..
Mais qui ?

Une main caresse ma joue. Une main glaciale mais alors qu'elle me touche la douleur m'abandonne. La haine aussi, la moindre pensée m'abandonne. Une main me touche, et cette main est tout. Presque tout. Il y a aussi un visage qui m'observe. Un visage pâle mais beau, terriblement beau malgré ses yeux trop étranges qui me font trembler. La main glisse derrière ma nuque et me redresse, niche mon visage contre son sein. C'est froid, mais c'est reposant, entêtant.

« J'ai entendu ta détresse, Nuhada. Je t'ai toujours observée, tu m'as toujours surprise, je t'ai toujours aimée. »

Chaque mot qu’elle prononce est comme une berceuse et chacun me frappe comme un compliment. Je pensais être vidée de toute pensée, mais je me sens fière maintenant, fière et heureuse qu'elle me connaisse, qu'elle me porte tant d'attention. Des larmes pures de gratitudes coulent de mon œil gauche. Un filet continu de sang tâche ma joue droite. Et ses yeux étranges, si sombres, m'observent.

« J'ai vu ta douleur, Nuhada et t'ai prise en pitié. Toi qui a courroucé le destin, toi qui a défié le monde et ses dieux, toi qui devait tomber aujourd'hui, tu es la cible de mon entière compassion. »

Ma gorge se tord en sanglots. Je me reconnais dans chacun de ses mots comme si elle m'avait racontée toute entière et j'y perçois la plus grande tragédie que les dieux aient pu créer. Une tragédie monstrueuse et cruelle, pleine d'espoirs et de rêves irrémédiablement destinés à être brisés. Une injustice immonde et répugnante.

« Je suis là, Nuhada. Je te sauverai, toi et tes rêves, toi et tes désirs, toi et toi seule ma Nuhada. »

Sauve moi.. Sauve moi qui que tu sois.. j'ai besoin de toi.

« Deviens mienne, toute entière mienne, de corps... et d'âme. »

A son dernier mot, je me surprend à la rejeter de toute mes forces. La douleur me saisit à nouveau, d'un coup et plus intense encore, comme pour rattraper le temps où je lui avais échappée. Je tombe à quatre pattes sur le sol et découvre de mon dernier œil valide que mon ombre me regarde. Elle a des yeux rouges effrayant, mais quand ils me regardent je ne peux plus leur échapper.

CXXXXXXX[{:::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::>

Et je me réveille en sursaut.
Quelqu'un est là, je le sais je le sens. Je le savais avant de me réveiller et ça m'a tirée de mes rêves.
Je n'ai pas à chercher longtemps, une femme se tient là dans ma cabine. Sa peau est si blanche et pâle qu'elle tâche la nuit comme une ombre l'aurait fait du jour. S'il n'y avait que ça. Ses yeux sont des puits de lumière argentés, sa chevelure est d'un blanc éclatant presque lumineux. Elle est belle, si diablement belle que j'en ai un moment le visage qui chauffe. Mais la longue lame fine et étrangement courbée qu'elle tient en main me refroidit bien vite.

Elle ne semble pas vouloir me tuer. En fait elle semble aussi immobile qu'une statue. Je me redresse doucement et cherche des yeux mes pistolets. Ils sont trop loin, il faudra compter sans..

-Comment es-tu arrivée ici ?
-Je suis entrée par là, me répond-t-elle en pointant le doigt vers la mince et étroite fenêtre qui perce la coque. J'aurais mis ma main à couper que pas un gnome n’aurait pu passer par là. Alors une femme de cette carrure.. non impossible.
-Tu es bien fine, mais je doute que tu puisse te faufiler par là
-C'est pourtant par là que je suis entrée

Je n'insiste pas plus, il y a plus urgent à traiter sur le moment.
-Tu me veux quelque chose peut-être ? Ou bien mon visage endormi t'intéresse ?

J'aurais bien aimé qu'une quelconque réaction s'affiche sur son visage, mais ni amusement ni mépris, à proprement parler rien, ne semble vouloir le faire.
-J'apporte un message des dieux

Je ricane en entendant ces absurdités. Elle ne fronce même pas un sourcil face à ma réaction mais soit ! Cela m'amuse alors je décide de la piquer encore un peu.
-Tu entends donc les dieux, qu'es-tu, un oracle ? Une prêtresse ? Une sainte ?

Quoi que je dise, elle ne semble pas vouloir réagir le moins du monde. Son visage n'a qu'une seule et unique facette et je m'en suis déjà lassée.
-Je suis une déesse.

Je pense que seule une folle est capable de pénétrer mon navire à l'insu de mon équipage, alors qu'elle se prenne pour une déesse tant qu'on y est. Je prends le temps de m'asseoir sur le bord du lit, ce qui est quand même plus confortable qu'à moitié allongée, avant de lui adresser davantage la parole. Enfin, je l'aurai sans doute fait si mes pieds ne venaient pas de rencontrer une petite chose poilue qui chatouille. Le couinement qui s'élève me pousse à relever les jambes et je découvres une boule de poil munie d'un museau et de petits yeux jaunes brillants.
Adorable, je m'en saisis et le lève devant mon visage. C'est un loup, un louveteau tout noir sans le moindre croc. Il me semble loin d'être une menace alors je le pose sur mes genoux où il accepte gentiment de se lover. La dite déesse n'a toujours pas bougé et ne semble pas s'inquiéter que j'accorde plus d'importance à une bestiole perdue qu'à sa dernière révélation. Puisqu'elle semble vouloir me dire quelque chose, peut-être que l'on en finira plus vite si je coopère gentiment.

-Bon, soit. Tu es une déesse, et que veulent me dire les tiens?
-Voilà ce que les dieux m'ont demandé de te rapporter :
Lorsque tu ne pourras plus dormir que d'un œil, l'âme déchirée et l'esprit brisée, tu la rencontreras.

J'attends patiemment, mais elle ne semble pas vouloir en dire plus, je l'interroge alors.
-Et donc ? Elle c'est qui ? Elle me voudra quoi ?

Pour la première fois, elle bouge sa tête, en plus de sa bouche, pour la secouer de droite à gauche, agitant sa chevelure d'un étrange élan hypnotique. Je me demande finalement de quelle déesse il s'agit, mais il est peut-être un peu tard pour s'en inquiéter car elle me répond déjà.
-Tu ne dois en savoir plus. Ceci est une mise en garde, n'écoute aucun de ses mots si tu veux échapper à notre courroux.

Son ton m'irrite au plus haut point et je lui retourne sa menace sans hésiter.
-Toi, prends garde ! Déesse ou pas, je pense toujours pouvoir te loger une balle dans le front !

Un grognement sourd noie la fin de ma phrase et il me faut un moment pour comprendre qu'il vient de mes genoux. La boule de poil si adorable semble soudain avoir des crocs démesurés qu'elle me montre sans plus la moindre trace de mignonnerie. Je regrette de l'avoir ramassé, c'est mon élan d'arrogance qui m'a empêché de considérer qu'elle puisse être autre chose qu'une petite peluche sans danger. La voix de la déesse s'élève à nouveau.

-C'est par la clémence des dieux que tu vis encore. Si tu viens à aller contre leur parole, tu seras la proie de leur courroux.

Me parlant elle désigne le louveteau qui tient maintenant plus du loup alors qu'il grandit et s’appesantit sur moi. Ses pattes avant s'appuient sur mon épaule et son poids suffit à me clouer au lit. J'ai peur, de ses crocs trop blancs qui se détachent de sa fourrure plus sombre que la nuit. J'ai honte d'être effrayée, mais jamais la mort ne m'a semblé aussi inévitable et stupide qu'aujourd'hui. Ma chance, ô ma célèbre chance, m'as-tu abandonnée ? Sont-ce vraiment des dieux, pour que même toi tu ne leur opposes pas de résistance ?
-Il sera le gardien de ta bonne foi et ton bourreau, suivant ton ombre jusqu'à ce que l'heure du jugement arrive.

Soudain, le loup commence à disparaître, jusqu'à ce que ses deux yeux rouges se fassent engloutir par la nuit. J'expire longuement et me dit que je ne devrais plus menacer, ni même défier les dieux à l'avenir. Mais dès lors que je me redresse, la pointe de la lame de la déesse se plante dans mon œil droit.
Je reste abasourdie. D'abord parce que je ne ressens aucune douleur. Ensuite parce que je sens qu'une magie quelconque opère en moi.
-Sache cette dernière chose mortelle. Si tu t'en remets aux dieux, tu retrouveras cet œil que tu as perdu..
-Mais je n'ai..
-Mais rien d'autre ne pourra t'être rendu.

Je n'arrive plus à parler, ma tête me semble incroyablement lourde. C'est comme si le sommeil voulait s'emparer de moi.

-Jusqu'à ce que ce jour vienne, tu oubliera tout de cette nuit. Alors, quand ta mémoire sera revenue et seulement alors, tu pourras faire ton choix.

Je tombe à nouveau sur mon lit et m'endort instantanément.

CXXXXXXX[{:::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::>

Ce sont les souvenirs que me rendent les yeux rouges de mon ombre. Et j'ai à nouveau mal. Je relève le regard vers la femme si belle et bienveillante qui me tenait contre elle plus tôt. Pourquoi l'ai-je repoussée, sans elle je souffre tellement.
Mais elle ne revient pas me chercher. Son regard est fixé sur mon ombre et semble craindre de l’approcher.

« Ils m'ont donc devancés. Choisis mortelle, choisis ce que tu désires alors. Suivre ces dieux qui t'ont imposée tant d'épreuves et de douleur, ou me rejoindre, moi qui t'épargnerais tout cela à l'avenir. N'ait aucune crainte de ce qui se cache dans ton ombre, je saurais t'en protéger. Choisis de ton plein grès, choisis avec ton cœur. »

Je ne comprends pas tout, j'ai l'esprit embrumé par trop de choses.
Mon œil.. les dieux me le rendront..
-Tu as dit que tu me sauverais..
« Je le ferais. »
-Dargal.. Mon orc..
« Avec moi, tu le vengeras. »
-Mon..oeil ?
« Je t'en offrirais un autre, qui te servira beaucoup mieux. »

Elle a tellement plus à m'offrir que les dieux. Mais l'ombre me regarde toujours de ses yeux sanglants. Et puis.. j'ai assez négociédans ma vie pour que la question vienne d'elle même.

-Quel est le prix ? Quel est le piège ?
« Tu seras mienne, corps et âme. Lorsque tu ne pourras plus résider en ce monde, tu rejoindras le mien, ainsi que tous tes suivants. »
-Je ne comprends pas.. ce monde c'est.. c'est trop compliqué ! J'ai mal, fait quelque chose.
« Seras tu mienne ? »

C'est moi qui possède.. c'est moi qui dirige. Mais plus je souffre, plus je repense à ce bien être que j'avais à son contact. Les dieux savaient que tout cela allait arriver. Ils savaient et ils attendaient de moi que je les serve.. pourtant ils ne m'ont rien offert. Ils ont réclamé et m'ont jetée à mon destin.
Quitte à appartenir à quelqu'un, je préfère encore l'avoir choisi.

-Je suis tienne..

Mon ombre s'ouvrit autour de moi, comme une gueule béante bardée de crocs. La peur qui me saisi parvient à chasser la douleur qui m'étreint. Je me suis finalement encore opposée aux dieux et je vais en payer le prix.
La mâchoire ne se referme pas. Elle semble ne pas vouloir déchiqueter le corps de la si belle dame qui m'enlace à présent. Je n'ai plus mal, je n'ai plus peur, je n'ai plus de doute. Alors qu'elle me relève, je sais que j'ai fait le seul choix qui valait le coup.
Son regard ne me paraît plus si étrange. Je le trouve au contraire bien plus attirant, comme s'il m'absorbait entièrement en lui. Sans que je m'en rende compte, nos lèvres se sont frôlées et mon corps s'est électrisé.

-Je suis tienne, m'entendis-je répéter d'une misérable voix hésitante et tremblotante. Corps et âme, je suis tienne.

Le froid de son contact m'enveloppe comme un voile de soie. Je frissonne alors qu'un immense et long soupir s'échappe d'entre mes lèvres pour se faufiler entre celles de la dame. Je me sens légère et pourtant j'ai l'impression que je m'écroulerais si son bras ne me retenait pas. Une part de moi s'enfuit, je le sens, une part de moi disparaît. Mais au lieu de laisser un vide, c'est un sentiment plaisant qui la remplace. C'est du pouvoir qui m'emplit.

L'ombre s'agite et finit par reprendre la forme que la nature lui voulait. Finit les yeux rougeoyant, c'est finalement le petit louveteau qui se retrouve sur le sol, l'air aussi adorable que perdu.

La dame finit par s'écarter de moi, mais je la retiens instinctivement, effrayée d'être à nouveau soumise à la douleur.. et aussi.. j'ai honte de l'avouer, terriblement honte.. désireuse de rester près d'elle, de la toucher un peu plus. Mais elle rit et saisit ma main dans la sienne pour me faire la lâcher, tout doucement.
Je n'ai plus mal. Je me rend même compte que je peux ouvrir mon œil et que j'y vois. J'en reste ébahie et le rire de la dame se déploie avec plus de force. De petit et timide il devient puissant et arrogant, étrange et fou. Mais son rire me paraît plus pur que tous les sons que j'ai pu entendre sur l'océan.
Je suis celle qui la fait rire et mon cœur en est brûlant de joie.

Enfin, elle se baisse pour attraper le louveteau par la peau du cou et le porter à son visage.
« Mon pauvre ami, mon tendre amour, voilà le sort qu'ils vous ont réservé alors que pour eux vous m'avez trahie ? Vous n'avez rien pu contre père, vous ne pourrez rien contre moi. Mais je saurais vous achever, je saurais vous rééduquer. »

Elle lui parle avec un ton doux et empli d'émotions. Au vu de l'affection que je porte à la dame, et que je commence à envisager comme de l'amour, je pensais devoir ressentir de la jalousie. Il n'en est rien. Elle l'affectionne et pour cela j'affectionne aussi ce louveteau.

« Nuhada, ma chère Nuhada. Je te le confie, cet immortel imparfait, ce démon enchaîné, cet être passionné. Élève le comme tu as élevé chaque membre de ton équipage. Offre lui tes espoirs et tes désirs, dirige le avec affection et fermeté. Ainsi, un jour, nous pourrons l'accueillir parmi nous. »

Alors qu'elle dit cela, elle le dépose entre mes bras, si petit et si fragile qu'il est. J'en ferais un de mes compagnons, un membre de mon équipage. Mais mon cœur se serre à cette pensée et un mot franchit mes lèvres.
-Dargal..

La dame me sourit et saisit mes joues entre ses mains. Je suis incapable de réagir et je me sens bien piteuse quand ses lèvres prennent tendrement les miennes. J'ai cette terrible impression de n'être qu'une débutante, que le baiser que je lui retourne est ridicule. Pourtant, je crois pouvoir me vanter d'avoir de l'expérience dans ce domaine. Quand ses lèvres me quittent, je m'en sens quelque peu chamboulée.
« Désormais, personne ne pourra plus te quitter contre ton désir. Appelle le et il viendra. »
-Dargal ?

A ce nom, je vis un corps s'agiter, puis se dresser. Sa stature est imposante et musculeuse comme je n'en connais qu'une. Il avance d'un démarche malaisée, mais il se dirige assurément vers moi. Ses plaies sont toujours là, sa blessure ô combien mortelle aussi. Pourtant, il bouge. Son regard se pose sur moi. Sa grosse main se tend pour frôler ma joue.
-Nu..da..

Cette chose n'est pas mon Dargal, je le sais ! Non.. c'est Dargal. C'est bien lui.
Revenu du royaume des morts.

« Va mon enfant, munis de mon œil, de mes pouvoirs et de mon amant. Va vivre tes désirs pleinement. Va et parcourt cette terre en mon nom. Fais savoir au monde que tu es l'apôtre de Nethrym »

_________________

Sur l'bahut du mort
yop la oh:
 


Dernière édition par Nuhada Long John Silver le Dim 3 Avr 2016 - 22:52, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: S'il fallait écrire un livre sur Nada   Dim 3 Avr 2016 - 22:45

Chapitre 2
Retour inattendu

Elle s'en est allée.
Disparue comme. Dissipée comme un nuage de brume. Ses yeux étranges, son visage merveilleux, ses lèvres..
Je me secoue. Elle s'en est allée et avec elle l'atmosphère a repris un ton bien plus réel. Je tremble, malgré moi je tremble. Je prends enfin conscience de tout ce qui vient de se passer, j'ai enfin peur de ses yeux noirs et sans pupilles qui semblent capables d'aspirer toute chose et de n'en jamais rendre rien. Je me rends enfin compte qu'une de ses mains était noircie, comme calcinée.
Et pourtant, je peux le jurer mais pas l'expliquer. Cette main était aussi douce que sa peau.

-Bon sang.. qu'est-ce que c'était ?

Je regarde autour de moi, les corps, le sang. Tout cela est si déplacé.. non, c'est cette sensation de quiétude, cet isolement qu'elle a provoqué. C'est ça qui est déplacé. J'aurais pu être ailleurs tant cet endroit ne pouvait convenir à cette atmosphère.
Et bon sang ! Quel rôle misérable ai-je tenu. Je ne sais si je dois avoir honte ou être furieuse de m'être faite dominer tout le long de cet échange, d'avoir été aussi malléable que de la boue entre ses mains. Mais tout aussi incapable d'y échapper qu'une pierre.
Et puis, mon regard se pose sur Dargal. Il a l'air d'être en peine, il l'est forcément dans cet état. Mais il n'en dit rien. Il n'en montre rien. Je ne suis pas sûre qu'il respire.

-Dargal ?

Une inspiration grossière et difficile se fait entendre et sa gueule s'ouvre vainement sur un pauvre son rauque.

-Nu..

Je vois sa gueule s'agiter pour finir mon nom, mais rien n'y fait, il manque d'air. J'ai entendu assez d'histoire, vu assez de personnages étranges, pour savoir qu'il n'a plus besoin de cet air. Mon Dargal ne vit plus. Il est juste là, alors qu'il ne devrait plus l'être.
Une idée folle me prend. S'il est là, s'il est encore dans son corps. Si on peut le réparer, peut-être qu'il vivra à nouveau ? Si on colmate les brèches, le navire continue de voguer, pas vrai ? Je l'ai déjà dit, mais j'ai un doc', un elfe chanteur et un sorcier. Si avec tout ça on ne peut pas le recoudre et le soigner comme il faut, comment peut-on dire que la magie existe ?
J'en suis sûre, je peux le sauver. Il n'y a pas moyen que je le laisse dans cet état.

-Viens. On rentre.

Je jette un regard sur la boule de poil sombre entre mes bras. Elle respire sereinement et ne bouge pas. Ce monstre qui a vécu si longtemps dans mon ombre a décidément une mauvaise tendance à m'attendrir. Je devrais le tuer maintenant, pour être sûre qu'il ne finira pas par me dévorer. Mais la dame m'a dit de le garder. De l'élever.
Qu'en ai-je à foutre ? Ce truc est un danger pour ma vie ! Je préfère le jeter que l'on en parle plus jamais. C'est ce que le bon sens me dit. Pourtant, l'idée même m'horrifie. Non pas que je me sois attaché à ce petit museau trop gnon, c'est l'idée de trahir le désir de la dame qui me retient.
Je le sais, j'en suis sûre. Elle me fait peur et ce que j'éprouve pour elle n'est définitivement pas de l'amour. Pourtant, j'ai envie de lui plaire. Quand elle est là, j'ai envie qu'elle me regarde et qu'elle me touche. Quand elle n'est plus là, je frissonne à l'idée de ce que je l'ai laissée me faire. Pire encore, je frissonne au sens des mots qu'elle a prononcés.

-Toi au moins, tu as le bon goût de ne pas parler.

Je chatouille l'oreille qui dépasse de la boule de poil. Ce louveteau m'effraie aussi, mais je me demande si je n'aurais pas dû le laisser me dévorer, plutôt que de laisser la dame m'affecter à ce point. Ce n'est clairement pas de l'amour, et pourtant j'aimerais qu'elle soit encore avec moi. Si elle avait été là, j'aurai pu retourner à mon navire directement, sans crainte de traverser le champ de bataille qui m'en sépare. Avec elle, je ne voix pas ce qui pourrait se dresser sur ma route.
J'ai assez tenté ma chance aujourd'hui, je crois même l'avoir épuisée. Je ferais le tour. Je vais contourner ce champ de morts où trop de choses se sont passées à mon goût.

***

J'ai fini par y arriver. Le soleil a depuis un moment disparu derrière l'horizon et la nuit est venue me mordre de son froid cruel. Les navires sont en vue, rares porteurs de lumière sur ses plaines abandonnées des dieux. Ironique, cette expression que j'utilise. N'est-ce pas ce qu'elle me disait ? Abandonnée des dieux.. J'aimerais bien savoir ce que j'ai pu leur faire. Ces enfoirés d'égoïstes d'immortels.
Je suis arrivée en vue des bateaux. Je pourrais reconnaître les miens entre milles, mais je m'étonne quand même. J'ai l'impression que ce sont les seuls à ne pas afficher fièrement leur emblème, mon emblème, mon crâne mordant une rose. Se doit être parce qu'il fait trop noir pour bien y voir en haut des mâts. Je ne vois pas pourquoi ils se seraient embêtés à les descendre. Sans ordre qui plus est.
Le temps est loin où je pouvais marcher des lieux avec ma bande, à la recherche d'un nouveau refuge, ou d'une caravane à piller. Il est loin le temps où j'ai pu me montrer tant couverte de boue. Aussi disgracieuse aussi. Mes jambes se traînent difficilement avec la fatigue. Quand j'étais petite, Dargal me portait sur son épaule quand je n'en pouvais plus de marcher. Et il se moquait de moi aussi, jusqu'à ce que je me décide à marcher à nouveau.
J'aurais aimé qu'il se moque de moi. Mais assez de j'aurais aimé ou de j'aurais voulu ! Mon navire est là, la fin du supplice avec lui. Sur le pont de Dernier Baiser y a de l'agitation. J'ai l'impression que tout son équipage est en train de discuter. Ça me fait du bien d'entendre toutes ces voix, ils parlent si fort que je peux tout entendre depuis le bord du fleuve. Et c'est pas un petit fleuve, suffit de voir tous ces navires pirates qui y sont entrés.
Je mets mes mains en porte voix et hurle. Rien de bien intelligible, mais ça suffit pour que quelques uns des gaillards se retournent pour me chercher. Ils mettent du temps à comprendre qui est assez fou pour s'approcher de navires pirates, mais je pense que la grosse silhouette de Dargal leur met la puce à l'oreille. Ils ne tardent pas à descendre une barque pour me l’amener. A entendre leurs exclamations, ils sont pas trop mécontent de me voir arriver. Je croirais même entendre des rires. La maison n'est plus très loin.
Les deux gars qui se sont dévoués pour me ramer ont pas pu aller bien loin, au bout d'un moment, ce fleuve a un sol. On est loin de nos belles côtes qu'on aime tant. Acceptant de me mouiller un peu les genoux je les rejoins. Dargal a manqué de faire basculer la barque en grimpant, c'est pas spécialement nouveau. Mais les gars ont réagis moins vite que d'habitude. Je les comprends, les blessures de Dargal ne sont pas belle à voir. Et j'ai l'impression qu'elles prennent mal l'eau.

-Allez les gars, on s'bouge, l'patron a besoin de s'faire recoudre.
-J'imagine pas la baffe qu'il a mit à celui qui lui a fait ça !

J'aimerais sourire à la remarque de ce brave gars. Je l'aurais fait si ce n'était pas moi qui m'était prise une baffe après cet acte odieux. Je l'aurais fait s'il y avait vraiment eu une vengeance.
Quand je monte sur le pont, j'ai le droit a un accueil des plus chaleureux. Des exclamations, des félicitations. J'en entend dire qu'y aura de nouvelles chansons, d'autres qui disent que tant de chance c'est injuste. Y en a qui parle de dieux qui m'ont à la bonne et à ce moment je ne peux m'empêcher d'avoir un rire mauvais. Mais ces exclamations s'arrêtent dès que l'un d'eux essaye de me faire un clin d’œil.

-V.. Bon sang ! Vot'oeil cap'tain !

Quoi ? Je me suis mise à verser une larme de joie ? J'ai pas vraiment le temps de m'occuper de ces détails pour le moment.

-Faite de la place messieurs ! J'ai  besoin que vous meniez le patron voir l'doc. Trouvez moi aussi Wyl et Maktar et dîtes leur d'aller l'aider. Et bon sang de bordel à lépreuse, pourquoi vous-êtes tous sur le pont ? Et où est Lyra ?

Des gars s'empressent d'obéir aux premiers ordres, les bonnes habitudes reprennent, même sans la grosse voix de Dargal. En revanche, ma question semble rester en suspends. Je me tourne vers le gars qui s'est surpris sur mon œil. Maintenant que j'y repense, qu'est-ce qu'il a mon œil ?

-Elle est dans vot'cabine cap'tain.

Je hausse un sourcil surpris. La question est claire et le gars comprends qu'il ne faut pas trop tarder à me y donner une réponse.

-Les aut' cap'tains y sont aussi. Y.. On vous croyait morte Cap'tain.

Je suis sûr qu'il pense bien faire à se contenter de ça, mais je ne suis pas bien sûr de comprendre ce qu'il veut insinuer. A en voir les regards fuyants des autres, je commence à me dire que je ferais mieux d'aller voir directement. Dès mon premier pas, tout le monde s'écarte pour me laisser passer. Ils se gardent bien de murmurer devant moi, mais à peine les ai-je passés que je les entends. « C'est bizarre », « Qu'est-ce qu'elle a dans ses bras ? », « J'pensais pas qu'elle y laisserait son tricorne ». Toute sorte de commentaires. Et puis surtout, des « J'ai jamais vu un œil comme ça ».
Je commence à m'inquiéter. Ne me l'avait-elle pas rendu ? Est-ce qu'on n'est pas censé sentir une différence quand on regarde avec un seul œil ? Je n'ai pas le temps de m'en inquiéter, mais.. qu'a-t-elle fait à mon œil ?
La porte de ma cabine est déjà là. Je peux entendre les voix qui discutent ou plutôt se disputent à l'intérieur. Je comprends mieux maintenant. La reine est morte, vive la reine, choisissons maintenant un roi. Ils auront pas attendus longtemps. J'ouvre brutalement la porte, mettant fin aux voix très vite.
Ils sont tous là. Mes capitaines et ma Lyra aussi.
Mes soit disant preux chevaliers.

Mais laissez moi donc vous les présenter. Le vieux à la barbe grisonnante et qui semble toujours grognon, c'est Basal Kelib. Il est sur les flot depuis plus longtemps que moi et a toujours été le vrai capitaine du Typhon, le premier navire sur lequel j'ai commandé. Il m'a tout appris de la vie de pirate. Je ne l'ai jamais pensé très sympathique, mais au moins il avait l'air fidèle.
Le type qui semble avoir passé plus de temps à choisir sa tenue qu'à commander un navire, c'est mon préféré, Saerlis Filan. Un riche héritier qui aurait pu faire fortune à Quetaïn si sa famille avait un peu plus fait attention à ses concurrents. Seul survivant, chassé et traqué, il a fini par rejoindre ma bande. Au début c'était pour en faire une mascotte, il était amusant. Au final, c'est un excellent capitaine. Un peu trouillard, mais malin comme un diable, il est prêt à tout pour vivre une vie de luxe. A tout, hein ? Il commande le Néreide depuis qu'il a été bâti, mon plus beau navire, je dois l'avouer.
Le dernier type qui se tient dans la pièce, c'est Sam. Il était déjà là quand je faisais mes ravages sur terres et il était pas l'un des moindre. J'ai eu beaucoup de mal à faire passer sa bande sous mon contrôle. Je dois dire qu'il a aussi eu du mal à accepter de se faire diriger par une gamine, mais depuis le temps on a appris à se connaître et j'ai grandi. Je lui voue une telle confiance que je l'ai mis au commandement du SombreLune, le deuxième navire que m'a donné Akeraï. Bien sûr, il a fallut attendre qu'il ait pris de la graine lui aussi, mais je savais pouvoir faire confiance à cet homme plus qu'en l'ancien capitaine de ce rafiot. Ce rafiot est aussi devenu mon coffre au trésors et jamais encore je n'ai eu peur de voir Sam s'envoler avec mes richesses. Pourtant, il est là ce soir.
Ça, se sont les trois hommes qui se tiennent debout devant le bureau finement travaillé que j'ai piqué je ne sais plus où. Derrière le bureau, assise sur un fauteuil des plus confortable, les bottes sur le bureau, comme à son habitude, c'est ma Lyra qui s'y trouve. Une rouquine qui s'est embarqué avec moi à la suite d'un brillant abordage, une intrépide casse-cou qui s'est taillée une place au milieu de tout ces gaillards. Mon enseigne, en qui je portais beaucoup d'espoir.
Quatre personne dont je dois envisager de réévaluer la fidélité ce soir.

-On peut m'expliquer ce qu'il se passe ici ?

Ma voix brise le silence gêné qui s'était installé, mais la première réponse qui s'élève n'est pas celle que j'attendais.

-Par tout les dieux, Nuhada ! Ton oe..
-Qu'est-ce qu'on en a à foutre de mon œil ? J'ai posé une putain de question Saerlis !

Je me suis mise à crier. Bien sûr que je vais crier, je ne sais pas encore ce qu'il en est de mon œil mais je n'ai pas le temps de regarder. Tout le monde me dévisage avec horreur et pitié alors que là, maintenant tout de suite, ce que je veux savoir.. c'est s'ils sont encore loyaux.

-On parlait de l'avenir Nuha.

Sam a toujours été le seul enfoiré à abréger mon beau nom sans scrupule. Mais j'ai d'autres chats à fouetter que de lui en vouloir pour ça, pas vrai ?

-De quel avenir au juste ? Il était peut-être question d'un sauvetage pour récupérer le chef de la flotte ?
-Oui ! Je leur ai dit que tu pouvais pas être morte !
-Ta gueule Saerlis. Ferme ta putain de gueule. On parle entre capitaines ici.

Il semble que je puisse encore croire en l'un d'eux au moins. Je peux traiter Saerlis de biens des choses en les pensant toutes. Mais un menteur, ça non. Soit il est trop bête, soit il a trop d'honneur, ce qui revient au même je pense. Et puis, la remarque bourrue de Basal joue plutôt en sa faveur. Ce vieil homme n'a jamais pu apprécier Saerlis et a toujours remis en question son droit à commander le Néréide. Je pense qu'il espérait vraiment que je lui confie un navire flambant neuf.

-Ben vas-y Basal. Toi t'es un vrai capitaine, non ? Tu vas peut-être pouvoir m'expliquer pourquoi l'idée de Saerlis t'es pas venue à l'esprit ?
-Parce qu'on peut pas se permettre de sacrifier plus d'hommes, tu le sais Nuha. On a des navires à manœuvrer, pas juste des canons.
-C'est pas à toi que j'ai posé la question Sam. Je respecte beaucoup ton avis, mais là c'est celui de ce vieux con que je veux entendre.

Sam lève les mains dans un signe d'abandon. Je pense que depuis le temps, il s'est fait à l'idée que j’étais plus têtue qu'un Kraken. Mais ce n'est pas parce qu'il se montre compréhensif sur ce point que je peux déjà lui rendre ma confiance. Après tout les sales coups qu'on a joué ensemble, je ne peux pas baisser ma garde maintenant. Je ne peux plus la baisser.

-Ben j'vais te le dire mon avis ! Je pense que t'as foiré ton coups en venant ici et c'est pas la première fois que t'as foiré quelque chose. Ça m'aurait fait l'bon dos que tu meurs, on aurait enfin pu passer à autre chose.
-C'est bien la première fois que t'es franc mon salop.
-Bien sûr qu'c'est la première ! Tu voulais qu'je dise quoi avant ? T'avais toujours ta bande et ton gros orcs. Plus ça allait plus y avait de crétins à tes côtés. Si l'monde savait qu'y suffit d'une paire de nibards pour devenir Seigneur Corsaire, j'peux te dire qu'il aurait moins peur d'aller en mer ! Mais aujourd'hui, t'as quoi ? T'es morte, le fait que tu reviennes ça change rien. Dehors, ils disent tous que t'es fini, que t'es plus qu'une légende. Ils ont tous commencé à penser, tu vois. Ils se sont demandés si c'était vraiment malin de suivre une femme.
-Ils ont pensés ? Et qu'est-ce que tu crois qu'ils pensent, maintenant que je suis de retour, hein ?
-La même chose que moi. Où est passé l'Orc ? Où il est ton gardien insurmontable ? T'as cru que tu t'étais faite ta légende toute seule ? S'il est plus là, qui va t'empêcher de mourir ?

Quelque part, je crois qu'il a touché juste. Jusqu'à présent, depuis que j'ai quitté ma maison, j'ai toujours pu dormir sur mes deux oreilles. Parce que Dargal était là, parce que personne ne voudrait se le mettre à dos. Alors, s'il n'est plus là ? Qui a peur de moi maintenant ?  Pas Basal en tout cas, il avance d'un pas vers moi et me toise avec son regard mauvais.

-Qui, hein ? L'autre mauviette dans cette pièce ? Ptet Sam ? Il l'ferait tu crois ? Tu n'essayes même pas de tourner les yeux vers lui, j'vois. Normal après tout, c'est lui qui reprendra la flotte, personne n'en doute, je pourrais même pas essayer de l'en empêcher. Alors qui ? Ton elfe ? Ton perroquet ? L'autre saloperie que t'as ramené sur ton navire ? T'as recueillis toutes les merdes de ce pauv' monde et y en a pas une qu'est là pour te sauver, pas vrai ? Et c'est quoi ce truc que t'as là maintenant ?

Il tire son sabre, lentement. Il veut me faire peur, les pirates doivent faire peur. C'est un jeux que je ne connais que trop bien et qui du coup n'a que peu d'effet sur moi. Il le sait, tout comme il sait que la boule de poil dans mes bras me ralentit trop. Si j'essaye de tirer mon sabre, il aura toujours une longueur d'avance. Pourtant, si je lui jetais le louveteau à la figure, je suis sûre que je pourrais reprendre le dessus. Je suis épuisée, fatiguée, mais je ne suis pas faible.
C'est la seule chance que je vois et pourtant.. jeter ce louveteau m'est impossible. La dame me l'a confié..

-J'suis pas un mauvais type, ma ptite. On dira que t'es morte là bas et que c'est ton fantôme qu'est venu nous donner sa bénédiction. T'auras ta gloire, alors meurs en paix.

Le sang gicle sur mon visage. Je reste de marbre, peut-être en ais-je trop vu aujourd'hui. La surprise ne me vient même plus. Le couteau qui s'est fiché dans la gorge de Basal est des plus reconnaissable. Combien de fois ais-je vu Lyra jouer avec ? Combien de fois l'ais-je vu le jeter ? Toutes ces fois, je n'ai jamais douté qu'elle viserait juste. Basal, lui, est surpris. Il porte la main à sa gorge, tente quelques gargouillis incompréhensibles. Je ne sais pas s'il a plus mal qu'il n'est effaré de cette découverte. Il jette un regard d'incompréhension vers moi. Je lui souris sinistrement.

-Une autre femme. Un autre trésors que j'ai recueillis.

Ses forces commencent à le quitter, il tombe à genoux et lâche son arme, mais il semble vouloir s'accrocher à la vie.

-Tu espérais que Sam l'en empêche ? Peut être que Saerlis aurait pu te prévenir si tu lui avais montré l'amitié qu'il mérite. Tu sais Basal ? On m'a dit que plus personne ne pourrait mourir sans mon accord.. En souvenir de nos voyages, je te donne cet accord. Disparais, ton nom n'appartient plus à ma légende.

Je ne sais pas si ce qu'elle m'a dit est vrai, je ne sais pas si j'aurais pu le sauver. Mais je sais qu'à l'instant où je l'ai renié, qu'à ce moment où j'ai décidé que Basal ne méritait plus le respect que j'avais développé pour lui, à cet instant, il s'effondra.
Théâtral, n'est-ce pas ? Ça a jeté un froid nouveau sur la pièce. Saerlis se tient aussi loin que possible du cadavre, la main devant sa bouche. Il n'a rien fait pour m'aider, mais je sais qu'il l'aurait voulu, je connais cet homme depuis assez longtemps pour savoir qu'il n'a jamais pu surmonter sa peur du sang et de la mort. Il est le genre d'homme qui ne mène que des abordages qu'il est sûr d'emporter et qui se garde bien d'y participer. Un lâche, un faible, mais un capitaine que beaucoup ont acceptés de suivre. Justement parce qu'ils ont bien plus de chance de survivre avec cet homme qui répugne la mort. Je ne peux pas lui en vouloir.
Quant à Sam.. Lorsque nos regards se croisent, je ne voix pas un ennemi. Je vois un homme qui a respecté le plus vieux code que nous ayons tout deux connus. Celui qui gagne l'emporte, l'autre a perdu. Il n'a pas voulu me trahir, je le sais, mais il ne peut pas s'embêter avec des sentiments de loyauté. Il est le genre d'homme qui s'assure de vivre un lendemain, quel que soit le moyen. Il est le genre d'hommes que Dargal respecte.

-Débarrasse moi de ce truc, il salit mon plancher.
-Comme tu veux Nuha.
-Saerlis, je te conseille de partir devant, il risque de laisser du sang sur toutes les marches.
-P..Partir ?

Je le regarde avec curiosité. Je ne vois pas où est le mal à le faire sortir de ma cabine. Mais à en voir son visage tordu par l'appréhension, je comprends qu'il a besoin que je lui dise les choses avec précision.

-Pour ton navire, mon grand. C'est bien là que je t'ai mis en poste non ? Allez capitaine, retournez au boulot !
-T.. Tout de suite !

Voyant que Sam ne l'a pas attendu pour soulever le corps du vieux grognon, il se dépêche de passer la porte et de sortir. Sam lui emboîte le pas mais s'arrête tout de même avant de partir.

-Pense à faire soigner ton œil Nuha. J'ai pas vraiment envie de commander une flotte.
-J'y penserai le jour où t'amocheras pas mon prénom.
-Deux syllabes c'est déjà trop long.

Sur ce il s'en fut et ferma la porte. Me laissant seule avec Lyra et un louveteau que l'animation n'aura pas suffit à réveiller. Elle n'a pas bougé de sa place, elle ne me regarde pas non plus. Je crois qu'elle se demande encore pourquoi elle m'est venue en aide. S'ils l'avaient acceptée dans cette pièce, c'est parce qu'elle était la dernière apte à diriger le Dernier Baiser. La dernière à avoir la confiance de l’équipage et de l'autorité sur lui. La dernière, si j'étais morte. Elle n'a jamais été amicale, elle m'a sauvée plus d'une fois, mais cela servait toujours ses intérêts en plus des miens. Et puis, elle n'est pas le genre de personne à se soucier du danger devant elle.
Elle aurait tout gagné en me laissant mourir. Pourtant, elle a choisi de me sauver encore. Un mauvais réflexe ? Je sais bien que non. J'ai passé tant de temps à essayer de lui tirer les vers du nez, je l'ai toujours faite travailler plus que les autres et je l'ai toujours mieux récompensée. Je ne lui ai jamais caché que je mettais beaucoup d'espoir en elle et je ne crois pas lui avoir caché non plus que je la considérais mienne de la tête au pied. J'ai fait tant de chose qui ont du lui piquer les nerfs à vif... A force, elle a du sentir que ce vieillard n'avait pas le droit de me tuer.
Quelque part, elle a du trouver insupportable qu'un pauvre petit enfoiré ait du pouvoir sur moi. Après tout, ça revenait à accepter que Basal valait plus qu'elle. C'est ça, ou elle commence à m'apprécier, mais je ne pense pas que l'on puisse facilement croire cela.

-Enseigne, j'aimerais savoir pourquoi mon équipage est en train de se tourner les pouces au grand air.
- Il y avait des... invités imprévus, cap'tain. J'ai demandé au maître d'équipage de les remettre au boulot, mais avec l'histoire de votre mort, difficile de tirer quelque chose de l'équipage.

Elle fait l'indifférente et même un peu l'insolente. C'est bien ma Lyra. Dommage qu'elle ne me regarde plus dans les yeux.

-La place te plaît ?

La question lui était inattendu, elle me tourne un regard d'incompréhension, ce genre de regard à la limite du méprisant qui vous fait penser que vous avez parlé une autre langue, ou du moins que vous avez changé le sujet de manière parfaitement inutile. Le genre de regard qu'elle fait sans y penser. Le genre de regard qui lui donne cette allure sauvage et forte. Mais un regard qui ne dure pas longtemps, car elle comprend enfin où je veux en venir.

-Tant qu'il y aura cette horrible chaise, je suis bien heureuse que vous soyez notre capitaine.

Je ne peux m'empêcher de sourire. N'importe qui d'autre se serait montré au moins un peu gêné, ou aurait fait semblant de l'être. Ce serait la moindre des choses, non ? Pas elle, elle dit ce qu'elle pense et fait ce qu'elle dit. Visiblement elle ne pense pas à se lever tant que je ne l'y forcerai pas.

-A la bonne heure, je compte garder ce fauteuil longtemps. Paraît qu'il vaut cher.
- Quelqu'un payerait vraiment pour se casser le dos sur ce truc ?
-Pas moi. Mais si j'en trouve un plus coûteux à notre prochain abordage, faudra bien trouver quelqu'un pour lui vendre « ce truc ».

La discussion prend innocemment place, comme si toute la scène précédente ne s'était pas passée. Pourtant, je meurs d'envie de savoir. Je veux qu'elle me dise si elle est venue de son plein grès, si elle aussi elle a convoité ma place ou ne serait-ce que mon navire. Je veux savoir si son couteau est un signe de loyauté.

-Qu'est-ce que c'est, cap'tain ?

Elle désigne du menton la boule de poil que je garde contre moi. Visiblement elle aussi est curieuse. Pour toute réponse je dépose l'animal sur la table. Elle en retire ses bottes pour mieux se pencher sur les poils sombres. Quand elle discerne le museau et les petites oreilles, je jurerais que son regard a brillé. Tiens tiens, notre petite rebelle aurait envie de câliner une boule de poil ? Mais elle se garde bien d'esquisser un geste en ce sens.

-Où vous l'avez trouvé ?
-Si tu veux la réponse, il va falloir répondre à une de mes questions avant.
- Même le plus crétin des hommes de l'équipage sait qu'il ne faut pas marchander avec vous, cap'tain.
-Et tout l'équipage sait aussi qu'il faut pas te prendre pour une conne.

Elle prit le temps de jauger le pour et le contre. Je suis certaine qu'elle ne voyait pas ce qu'elle gagnait à obtenir sa réponse et moi non plus à vrai dire. Sauf que la curiosité s'en fout de savoir si on gagne quelque chose ou pas en perçant un mystère. Elle nous ronge jusqu'à ce qu'on se décide à lui tourner le dos, ou à lui céder. C'est ce qui me ronge en ce moment.

-Vendu, je vous écoute.

Je pris le temps d'appuyer mes coudes sur le bureau et d'inspirer un grand coup. C'est pas le genre de question que je pensais devoir un jour poser, surtout pas à elle, mais au point où j'en suis, il faut que je mette les choses au clair.

-Comment tu t'es retrouvée ici avec eux ? Va pas me faire croire que c'était juste pour leur tenir compagnie. Habituellement, tu es la première à sauter à la mer pour me tirer d'un mauvais pas. Je dis pas que c'est ce que j'attends de toi, au contraire ça me vexe qu'on ne me laisse pas me débrouiller. Mais envisager que tu voulais m'enterrer si tôt avec eux, ça j'ai du mal à le croire.
- C'est fichtrement long pour une question ça.
-Faudra faire avec.

Elle pousse un soupir mais accepte tout de même de répondre.

-En fait… il n'y a pas grand monde qui est revenu de cette bataille. On dit que Greg est le premier à être revenu, ça raconte aussi qu'ils n'avaient pas l'air d'avoir vu beaucoup de sang. Après, ce sont des bouts d'équipages, beaucoup de blessés et peu de capitaines. Quand Basal est venu, suivi des deux autres, il a dit qu'il fallait trouver quelqu'un pour vous remplacer, qu'il fallait le faire sur ce bateau parce que c'était le votre. Je crois plutôt qu'il voulait abandonner son vieux Typhon. J'ai répondu que.. tant que je n'avais pas votre tête ou votre tricorne, ce bateau était sous mon commandement et que ça ne changerait pas avant votre retour. Les gars étaient tous d'accords. Enfin, plus ou moins. Basal n'a pas vraiment apprécié, mais il s'est plié. Pour tout vous dire, c'était encore un peu vous derrière ce bureau cap'tain. Je ne faisais qu'écouter pour vous, bien que je ne puisse me montrer l'égale de la grande Nuhada John Long Silver

Pourquoi suis-je tant soulagée, alors que ce sourire en coin devrait me donner envie de lui mettre une tape sur la tête ? Soit Lyra me ment, soit elle a jamais vraiment pu devenir une vraie pirate. Elle est fiable, elle tient son rôle quoi qu'il arrive et plus encore.

-Alors, où est-ce que vous avez trouvé ce truc ?

Elle a beau le désigner aussi péjorativement, je la vois zyeuter les petites oreilles qui s'agitent. Ce n'est peut-être pas de l'émerveillement sur son visage, mais je ne doute pas un instant qu'elle ne refuserait pas si je lui donnais la boule de poil. Encore qu'elle ferait peut-être semblant pour se faire un peu prier.

-Dans mon ombre, apparemment il y est entré pendant un rêve, ou un souvenir je ne sais plus trop.
-Je pensais que vous ne me preniez pas pour une conne.

Elle a beau montrer un air sévère, je peux voir qu'elle s'était déjà résignée à l'idée que je le ferais. C'est vexant, surtout que je ne dit que la vérité. Mais comment pourrait-elle me croire ? Même en lui racontant toute l'histoire dans les moindre détails, elle ne pourrait pas y croire.

-Pour te dire la vérité, ce petit garnement est le chouchou d'une grande dame.
-Une grande dame ? Sur un champ de bataille ?
-Je te l'assure.

Elle ne donne vraiment pas l'air d'y croire, encore une fois c'est compréhensible. En revanche je ne suis pas sûre de comprendre pourquoi elle fait cette petite moue.

-Vous allez demander une rançon ?

J'ouvre de grands yeux surpris. Est-ce que je pouvais réclamer quelque chose de la dame contre lui ? Elle avait l'air de pouvoir exaucer tout mes vœux. Le chevalier qui a blessé mon Dargal ? La domination du monde ? Faire quelque chose pour que les gens arrête de me parler de mon œil ?
Mon œil ! Tempêtes et ouragans, j'ai encore oublié cette histoire. En même temps, Lyra a la gentillesse de ne pas me la remettre sur le tapis. Je m'empresse d'aller trouver un miroir, abandonnant Lyra et sa question derrière le bureau. Un joli miroir à main m'attends sur une étagère, je dois dire qu'habituellement j'aime bien m'admirer.
Là, en revanche, j'aurais préféré m'en passer. La première bonne nouvelle, c'est que cet enfoiré d'elfe ne m'a pas laissé de cicatrices. La mauvaise nouvelle c'est que la dame a un sacré soucis d'esthétique. Noir, un puits sombre et sans fin. Impossible de me regarder dans le blanc de l'oeil droit, je n'en ai juste plus, pas plus que d'iris.
Et pourtant.. j'y vois ?

-Cap'tain... J'ai une question.
-A quel sujet ?

Je lui répond distraitement, j'essaie de comprendre pourquoi la dame m'a affublé de cette horreur, comment a-t-elle pu faire une telle erreur ?

-Votre œil... il ne vous fait pas trop mal ? Il est vraiment dans un sale état !
-J'ai eu mal, mais maintenant.. Je ne ressemble plus à rien, pas vrai ?
-Pour peu que vous ayez déjà ressemblé à quelque chose… je dirais qu'il y a des borgnes plus amochés que vous. Ça passe.

Que l'enfer vienne se saisir du sourire de cette subordonnée si insubordonnée. Si je ne lui devais pas la vie et si je ne m'y étais pas attachée, je pense que je la ferai jeter à l'eau. Et que je la repêcherai. Elle reste un membre important de mon équipage, après tout.

-Suis-je vraiment devenue borgne ?
- On dirait, c'est pas terrible. Vous devriez aller voir le doc, non ? Cette couleur ne m'inspire pas.
-Le doc a fort à faire, j'en ai peur. Tu ne m'as pas demandé comment allait Dargal.
-Il est vivant ?
-Bien sûr puisque je t'en parle. Ça semble te rassurer, mais ma question reste.
-C'est que.. S'il était mort, je pense que vous n'auriez pas eu envie qu'on vous le rappelle.
-Tu es plus attentionnée que je ne le pensais Lyra.

Oh la jolie petite moue qu'elle me fait. Il est rare de pouvoir contempler une Lyra aussi expressive, du moins quand il ne s'agit pas d'afficher sa moquerie ou son air rebelle. C'est qu'elle est touchante quand on la voit sans son armure.

-Appelez ça comme vous voulez. Ça m'arrache le cœur de l'avouer, mais bon, j'ai passé la journée à me faire du mouron. Ce navire sans vous n'a pas raison d'être, personne ne le dirigerait aussi bien que vous. Confessions faites, quand même, heureusement que je suis là pour vous sortir des emmerdes. Que feriez-vous sans moi ?

Argh, rendez moi toute l'affection que j'ai pu montrer pour cette sale prétentieuse. Si elle n'avait pas raison.. oui, je l'ai déjà dit, la jeter à l'eau tout ça. Je ressens une pointe de nostalgie, parfois, lorsque je me dis qu'elle va bientôt échapper à mon contrôle. Elle n'a peut-être pas le sens de l'opportunité, mais moi j'en ai assez pour deux.
Je finis par me détourner de la triste image que j'ai devant moi. N'en déplaise à la dame, préfère être borgne que laide. J'ai toujours eu du mal à m'imaginer le moment où je serais infirme, mais un cache-cache vaut mieux qu'une jambe de bois ou un bras en moins.

-Cette question n'aura pas de réponses ce soir. Mais il y a apparemment des gens pour le faire.
- Des gens ?
-Je suis fatiguée, on reprendra cette discussion après que j'ai pris un peu de sommeil. Lyra, repose toi aussi, demain tu prends tes nouvelles fonctions.
-Mes nouvelles fonctions ?
-Tu n'es vraiment pas très ambitieuse toi, hein ? Qui va remplacer Basal sur le Typhon d'après toi ?
-Qui voudrait de ce vieux rafiot en même temps ! Oh… non, ne me dites pas que... ! Son équipage a l'intelligence d'un mollusque écrasé…

Plains toi tant que tu veux, petite Lyra, tes lèvres sont en train de s'étirer et tes yeux brillent d'excitation. C'est pas ce soir que tu me feras croire que tu ne veux pas commander un navire, aussi vieux soit-il et aussi stupide soit son équipage.

-Ce sera temporaire. J'avais l'intention de t'en faire cadeau à notre retour, mais autant t'en parler tout de suite. Voilà plusieurs mois que je fais construire un nouveau navire, il t'attend à la maison, avec un joli tricorne.
-Un... navire ?
-Tu pourrais montrer plus d'enthousiasme pour le tricorne.. Ouaip, un navire flambant neuf. Il devrait être prêt à partir sur les flots d'ici une ou deux semaines. Tu vas me dire que tu n'avais pas vu que le chantier s'activait ?
-C'est que… vous n'avez rien dit, donc impossible de deviner. J'ai cru que c'était un autre capitaine, voir un seigneur pirate.
-Bien sûr que j'en ai rien dit ! Manquerait plus que quelqu'un sabote la construction pour m'empêcher d'agrandir ma flotte. Mais cesse donc de me questionner, j'ai besoin de me coucher.. tiens j'y pense, c'est bien calme dans cette cabine. Où est Scrate ?
-Basal l'a fait mettre à la cale.
-Tu l'as laissé faire ?
- Trop bruyant, c'était vraiment insupportable...
-Grand bien m'en fasse, laissons le là bas jusqu'à ce que je me réveille. File prendre du repos aussi. Et fait dire au doc de venir me réveiller dès qu'ils ont finit de recoudre le patron.
- A vos ordres, Cap'tain.

Elle se lève et s'empresse de partir vers la sortie. Je pourrais presque la voir sauter de joie, mais je me sens obligé de la retenir. Y a quand même des petites choses qu'il faut mettre au point.

-Lyra..
-Non cap'tain, je ne dors pas avec vous ce soir, comme vous l'avez dit, je dois prendre du repos.
-J'étais ivre ce soir là !
-L'alcool vous aurait-il fait oublier qu'il ne s'agit pas que d'un seul soir ?

Comme si l'alcool aurait pu me faire oublier une de ces nuits. D'ailleurs, maintenant que j'y pense, l'alcool n'y a pas souvent été pour grand chose. Je pense pourtant que parler d'ivresse n'est pas mensonger, il y a des bêtises qu'on ne peut pas s'empêcher de faire, parce que tout le bon sens du monde ne suffit pas. Étrangement, je ne regrette pas souvent ce genre de bêtises.

-De toute façon ce n'est pas la question.
-Je vois.
-Lyra, demain tu seras une de mes capitaines. On se connaît depuis longtemps maintenant, il serait peut-être temps de passer un cap.
-Aucun rapport avec le sexe, donc ? Dommage...

Je ne sais pas si je dois lui mettre un coup sur le crâne pour qu'elle cesse de divaguer, ou si je dois m'interroger sur ce le cap qu'elle est en train de regretter. Par mesure de sécurité, je préfère enchaîner avant que mon imagination et d'autres choses ne nous fassent dériver du sujet.

-Puisque je te dis que non ! Lyra, as-tu déjà vu un de mes capitaines me vouvoyer ?
-Non, mais...
-Ou m'appeler cap'tain ?

Je la vois glisser un regard d'appréhension vers moi. Visiblement, elle n'avait jamais imaginé devoir s’adresser à moi autrement qu'en matelot. Pourtant, mis à part moi et Dargal, je ne suis pas sûr qu'elle ait vouvoyé grand monde sur ce navire.

-Non plus, Nuhada.
-C'est pas mieux comme ça ?
- Du tout. Cap'tain, c'est plus court.

Encore ce ton insolent, je vais finir par les lui mettre ces tapes sur la tête. Mais au moins il s'accompagne d'un sourire. Peut-être qu'elle deviendra mon amie, au même titre que Saerlis ou que Sam. Peut-être qu'un jour, elle sera ma rivale. J'ai beau me dire que c'est ma Lyra, elle finira forcément par m'échapper.

-Du balais Enseigne. Demain, vous avez intérêt à être préparée à boire comme jamais.

Elle ne peut pas en douter. Quand il s'agit de faire la fête, les pirates ne ratent pas une occasion. Même sur un champs de bataille. Mais les derniers événements ne me donnent pas envie de m'éterniser. Certes, je pourrais retrouver ce chevalier maudit en restant ici, mais cela resterai dans des circonstances défavorables.
C'était de la folie que de vouloir utiliser des pirates comme troupes à pied. Si je trouve cet enfoiré de roi d'Akeraï, je lui  ferais ravaler mon allégeance avec son cerveau atrophié.
J'ai sommeil, je suis sale, mais je n'ai pas le courage d'attendre que l'on me porte de l'eau pour que je me décrasse. De toute façon, les gars se moquent toujours quand je le fais. M'enfin, s'ils veulent que leur capitaine soit belle, faut bien qu'elle se lave des fois.
Mais pas ce soir. J'attrape le louveteau que rien ne semble pouvoir perturber et m'installe sereinement sur le luxueux lit qui occupe cette cabine. C'est de loin ce qui prend le plus de place, mais je l'ai fait faire pour pouvoir dormir avec autant de confort que sur terre.
Chose réussie.

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